Polymarket et Kalshi se sont bloqués eux-mêmes en France. L'ANJ a demandé
Pendant que la Tchéquie, l'Italie et la Slovaquie inscrivent Polymarket sur des listes noires et somment leurs fournisseurs d'accès de couper la route, la France n'a rien ordonné du tout. Elle a demandé — et c'est le seul pays d'Europe où les deux plateformes ont obtempéré.

Si vous essayez d'ouvrir Polymarket depuis la France, vous n'irez nulle part. Ce n'est pourtant pas votre fournisseur d'accès qui vous arrête, et aucun juge n'a rien ordonné. C'est Polymarket lui-même qui vous refuse la porte — parce que l'Autorité nationale des jeux le lui a demandé.
Le mot compte, et il vient de l'ANJ elle-même. Dans son communiqué du 24 février 2026, l'autorité écrit que les principaux opérateurs ont, « à la demande de l'ANJ, mis en place un géoblocage empêchant ainsi toute prise de jeu depuis la France ». Pas une injonction, pas une liste noire : une demande. Et Kalshi — que la Tchéquie et la Slovaquie n'ont même pas dans leurs registres — « a également mis en place un tel dispositif ».
C'est un cas unique en Europe. Aucun autre pays n'a obtenu que les deux grandes plateformes ferment la porte d'elles-mêmes.
Deux murs, et un seul qui vous arrête vraiment
Autour d'un marché de prédiction, il y a deux murs, et ils ne se superposent presque jamais :
- Le mur de l'État. L'autorité impose aux fournisseurs d'accès de ne plus laisser passer le site. La plateforme, elle, peut ne rien remarquer du tout.
- Le mur de la plateforme. L'entreprise refuse elle-même les utilisateurs d'un pays, vérifie d'où vous venez et ne vous laisse pas entrer.
La Tchéquie a inscrit Polymarket sur sa liste le 13 juillet — et Polymarket ne bloque toujours pas les Tchèques. La Slovaquie a fait de même le 22 juin, avec le même résultat. Dans les deux cas, l'État a bâti un mur que la plateforme ignore.
En France, c'est l'inverse : l'État n'a bâti aucun mur, et c'est celui de la plateforme qui tient. Pour l'utilisateur, la différence est très concrète — le second mur est le seul qui vous empêche réellement de miser.
Comment on en est arrivé là
Fin novembre 2024, l'ANJ s'intéresse à Polymarket. Son propre communiqué de l'époque est explicite sur ce qui s'est passé ensuite : « Suite aux divers échanges avec l'ANJ, la société ADVENTURE ONE QSS INC. a décidé de mettre en place un géoblocage. » La société a décidé. Là encore, aucune injonction.
Le 24 février 2026, l'ANJ élargit le raisonnement à toute la catégorie. Les marchés de prédiction, écrit-elle, tiennent à la fois de la plateforme de paris — on peut miser 24 h/24 sur des questions binaires à événements multiples — et du produit financier spécialisé, puisqu'on peut revendre sa position avant que l'événement ne soit tranché. Dès qu'une offre est proposée au public, suppose un sacrifice financier et fait espérer un gain lié au moins en partie au hasard, elle entre dans le champ des jeux d'argent prohibés, sauf exception prévue par la loi. En France, les exceptions sont limitées : loteries, paris sportifs, paris hippiques et poker en ligne, dans un cadre régulé. Un marché de prédiction n'en fait pas partie.
L'ANJ ajoute un point que les plateformes n'aiment pas entendre : ces sites présentent des caractéristiques addictives comparables au jeu en ligne, mais amplifiées par l'absence des mécanismes de protection qui existent sur le marché légal — pas de limites de mise, pas d'auto-exclusion, pas de vérification sérieuse de l'âge.
Ce que vous risquez, vous
Rien que nous ayons pu établir. Ni le communiqué de novembre 2024 ni celui de février 2026 n'évoquent la moindre sanction contre le joueur : les deux textes parlent de l'offre et de l'opérateur. Vous lirez ailleurs que l'utilisation d'un site de jeu illégal expose à trois ans de prison et 90 000 euros d'amende — cette peine ne figure dans aucun des deux communiqués de l'ANJ, et nous ne l'avons pas retrouvée appliquée à un joueur.
Ce n'est pas le cas partout, et l'écart avec les voisins est frappant :
- Pologne — l'article 109 du code pénal fiscal punit la participation à un jeu organisé sans licence d'une amende pouvant aller jusqu'à 120 taux journaliers. S'y ajoute une sanction administrative de 100 % du gain, sans déduction des mises : si vous engagez 10 000 et gagnez 12 000, la sanction porte sur 12 000, pas sur les 2 000 de bénéfice.
- Allemagne — le § 285 du code pénal fait de la participation à un jeu non autorisé une infraction pénale : jusqu'à six mois d'emprisonnement ou une amende.
- Roumanie — amende de 5 000 à 10 000 lei, quelle que soit la somme misée.
- Tchéquie et Slovaquie — nous avons lu les deux lois : elles ne visent que l'exploitant. Le joueur n'y commet aucune infraction.
Ce qu'est un marché de prédiction
Un marché de prédiction est une bourse de paris sur ce qui n'est pas encore arrivé. Vous achetez un contrat « oui » ou « non » — qui gagnera une élection, comment finira un match, si la banque centrale relèvera ses taux. Si votre hypothèse se réalise, le contrat verse une somme fixe ; sinon, il ne vaut plus rien. Polymarket règle en cryptomonnaie ; Kalshi est une bourse régulée aux États-Unis.
Les plateformes appellent cela du trading. Les autorités de jeu européennes regardent le même produit et y voient un pari sur un événement incertain, encaissé par un opérateur sans licence locale.
Le 17 juin 2026, neuf d'entre elles l'ont dit ensemble — Belgique, France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Espagne et Suisse. Leur déclaration s'ouvre sur le constat que la Coupe du monde vient de commencer. Ces plateformes, écrivent-elles, présentent « plusieurs caractéristiques addictives » et comportent « des risques sérieux d'illégalité, de blocage des fonds, de fraude par information privilégiée et de volatilité financière ». Elles s'engagent à « agir, si nécessaire, contre les plateformes de marchés de prédiction qui ne respectent pas nos réglementations locales ».
Aucune société n'est nommée. En revanche, le texte rappelle aux « fédérations sportives, ligues et équipes » de « s'assurer que ces plateformes sont licites dans leur juridiction avant de conclure des partenariats importants » — trois mois après que Polymarket est devenu sponsor maillot de la Lazio Rome, pour un contrat estimé par la presse italienne à 22 millions de dollars.
Où en est l'Europe
| Pays | L'État bloque-t-il ? | Polymarket vous bloque-t-il ? | Ce que risque l'utilisateur |
|---|---|---|---|
| France | Aucune injonction — géoblocage à sa demande | Oui (Kalshi aussi) | Rien d'établi par l'ANJ |
| Pologne | Oui, 8.01.2025 (Kalshi 14.04.2025) | Oui, et aussi « close-only » | Art. 109 KKS + 100 % du gain sans déduction |
| Allemagne | Non — la GGL a averti, sans bloquer | Oui — conserver jusqu'au dénouement, puis retrait | § 285 StGB : jusqu'à 6 mois ou amende |
| Italie | Oui, ADM, 10.07.2026 (Kalshi aussi) | Oui — consultation seule | — |
| Tchéquie | Oui, 13.07.2026 — 15 jours aux FAI | Non | Aucune sanction trouvée |
| Slovaquie | Oui, 22.06.2026 | Non | Aucune sanction trouvée |
| Espagne | À titre conservatoire, 25.05.2026 (Kalshi aussi) | Non | Rien d'établi par la DGOJ |
| Roumanie | Oui, ONJN, 29.10.2025 — confirmé en 4/2026 | Non | Amende de 5 000 à 10 000 lei |
| Hongrie | Oui, SZTFH, 19.01.2026 — à titre provisoire | Non | — |
Un détail sur la liste de Polymarket, puisque c'est elle qui décide si vous entrez : la plateforme annonce « les 33 pays suivants » comme totalement restreints, puis en énumère 35. Quatre d'entre eux, dont la Pologne, réapparaissent plus bas sous l'étiquette « close-only », où l'on peut seulement solder ses positions. Le document censé répondre à « puis-je y accéder » se contredit lui-même.
Ce que l'ESMA n'a pas dit
Le 3 juillet, l'ESMA a publié une déclaration sur les event contracts, et la presse financière y a vu la riposte européenne aux marchés de prédiction. À la lecture, c'est l'inverse. Le texte dit mot pour mot : « Tous les event contracts ne sont pas des instruments financiers. » Ne sont des instruments financiers que les contrats portant sur un sous-jacent financier — titres, devises, taux, matières premières, indices. Aucune société n'est nommée, ni Polymarket ni Kalshi, et le texte ne crée aucune règle nouvelle.
Une élection ou un match n'est pas un titre financier. Les marchés phares des deux plateformes échappent donc entièrement à la compétence de l'ESMA — c'est pourquoi sa propre note de bas de page renvoie au droit national des jeux.
Ce que je surveillerais
La méthode française est la plus discrète du tableau et, pour l'utilisateur, la plus efficace : pas de liste, pas de FAI mobilisés, pas de contentieux — et les deux plateformes dehors. La Tchéquie et la Slovaquie ont fait tout l'inverse, et Polymarket y accepte toujours les inscriptions.
Ce que je surveillerais ensuite : si le géoblocage obtenu sur demande tient quand la demande ne s'accompagne d'aucune sanction.
Cet article rapporte ce que les autorités et les plateformes ont publié. Ce n'est pas un conseil juridique — si vous avez un doute sur votre situation, adressez-vous à quelqu'un d'habilité.
Sources
- ANJ — « Plateformes de marchés de prédiction : des sites illégaux en France qui peuvent présenter des risques pour les utilisateurs », 24 février 2026
- ANJ — « Suite à l'intervention de l'ANJ, le site POLYMARKET ne propose plus ses services sur le territoire français », 29 novembre 2024
- Polymarket — Help Centre, « Geographic Restrictions » (liste des pays restreints ; la France y figure) en
- Déclaration commune de neuf autorités européennes des jeux sur les marchés de prédiction, 17 juin 2026 (publiée par la GGL allemande) en
- Ministerstwo Finansów (PL) — Rejestr domen zakazanych (polymarket.com 8.01.2025, kalshi.com 14.04.2025) pl
- Agenzia delle Dogane e dei Monopoli (IT) — elenco siti inibiti, giochi (polymarket.com et kalshi.com, liste du 10.07.2026) it
- Ministerstvo financí ČR — Seznam nepovolených internetových her (polymarket.com inscrit le 13.07.2026) cs
- Úrad pre reguláciu hazardných hier (SK) — zoznam zakázaných ponúk (polymarket.com inscrit le 22.06.2026) sk
- ESMA — Public Statement sur l'application des mesures nationales d'intervention sur les options binaires aux event contracts, 3 juillet 2026 (ESMA35-243228190-8148) en
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